BORDEAUX CONFIDENTIEL

Le Palais Gallien : l’amphithéâtre romain oublié en plein Bordeaux

INSOLITE

Il y a des choses qu'on rate tous les jours sans les voir. Le Palais Gallien fait partie de celles-là. Tu longes la rue du Docteur-Albert-Barraud dans le quartier Fondaudège, tu passes devant des immeubles haussmanniens tout ce qu'il y a de plus ordinaires, et brusquement, entre deux façades, des arches en pierre romaine se dressent à 22 mètres de hauteur. Ce sont les seuls vestiges visibles du Bordeaux gallo-romain. Un amphithéâtre construit au tout début du IIIᵉ siècle après Jésus-Christ, planté aujourd'hui au milieu d'un quartier résidentiel comme si personne ne l'avait remarqué. Insolite absolu.

Un amphithéâtre pour 20 000 personnes

À l'époque romaine, Bordeaux s'appelle Burdigala. C'est une capitale provinciale importante, prospère grâce au commerce du vin et à sa position sur la Garonne. Au tout début du IIIᵉ siècle, sous le règne de l'empereur Septime Sévère, la ville se dote d'un amphithéâtre monumental. Un vrai, pas une petite arène de province : une ellipse de 132 mètres de long sur 111 mètres de large, capable d'accueillir jusqu'à 20 000 spectateurs assis sur trois niveaux de gradins. Pour te donner une échelle, le Grand Théâtre bordelais actuel accueille environ 1 000 personnes, l'amphithéâtre romain de Nîmes en accueille 24 000, celui d'Arles 20 000. Bordeaux jouait dans la cour des grands. On y organisait combats de gladiateurs, chasses aux fauves exotiques importés d'Afrique du Nord, exécutions publiques et grands spectacles impériaux. Un stade Chaban-Delmas de l'Antiquité, en plein centre-ville.

Comment il a fini par disparaître (presque) entièrement

Après la chute de Rome et les invasions barbares, l'amphithéâtre perd son usage. Trop grand, trop coûteux à entretenir, il est progressivement abandonné. Au Moyen Âge, il devient tour à tour refuge fortifié, cimetière, dépotoir, puis surtout carrière de pierres à ciel ouvert. Pendant plus de mille ans, les Bordelais viennent y prélever les pierres taillées pour construire leurs propres maisons, leurs églises, leurs remparts. Les gradins disparaissent bloc par bloc. Il ne reste finalement qu'une portion des arcades extérieures, celles qu'on ne pouvait pas facilement démonter sans faire s'écrouler l'ensemble. Ce qu'on voit aujourd'hui, quelques arches sur 60 mètres de long environ, représente peut-être 5 % de l'édifice original. Le reste s'est réparti dans les murs de la ville. Il est fort probable que ta terrasse préférée soit assise sur quelques pierres qui, il y a 1 800 ans, ont vu passer des combats de gladiateurs.

Pourquoi il s'appelle « Palais Gallien »

Curiosité amusante : le nom est totalement erroné. Aucun palais n'a jamais existé à cet endroit, et l'empereur Gallien (règne 253-268) n'a rien à voir avec la construction. L'explication est médiévale. Au XIIᵉ siècle, alors qu'Aliénor d'Aquitaine règne sur Bordeaux, une légende populaire circule : la reine aurait eu un amant rencontré dans les ruines de l'amphithéâtre. Personne n'ose accuser directement la souveraine, mais le peuple aime les histoires. Faute d'oser nommer Aliénor, on invente une reine antique, Galliena, épouse imaginaire d'un empereur légendaire, et on baptise les ruines « Palais Galliena », puis « Palais Gallien ». Le nom s'est fixé, sans aucun fondement historique. Petit détail insolite dans l'insolite : le vrai nom antique du monument est perdu. On ignore comment les Romains eux-mêmes appelaient leur amphithéâtre.

La (re)découverte tardive et la visite aujourd'hui

Pendant longtemps, personne ne se soucie du site. Au XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, les autorités bordelaises envisagent même de raser complètement les vestiges pour aligner la voirie. Il faut attendre les années 1830 pour que le préfet classe enfin le monument, sauvant ce qui restait. Aujourd'hui, le Palais Gallien est classé Monument Historique, propriété de la Ville de Bordeaux, ouvert à la visite de juin à septembre (accès libre gratuit certaines périodes, payant en visites guidées). Le reste de l'année, tu peux tourner autour et l'admirer depuis la rue, il émerge des façades comme un décor de film oublié. C'est probablement le vestige romain le plus surprenant qui subsiste en centre-ville en France, tant l'échelle du monument tranche avec le tissu résidentiel qui l'entoure. Pour d'autres coins bordelais où l'histoire refuse de disparaître, va voir notre panorama des 5 lieux qui cachent une autre vie, l'article sur les Bassins de Lumières ou notre série sur les secrets de Bordeaux.

Comment y aller

Adresse : 126 rue du Docteur-Albert-Barraud, 33000 Bordeaux (quartier Fondaudège). À 10 minutes à pied depuis les Quinconces, ou par le tram (ligne C ou D, arrêt Jardin Public puis 5 minutes de marche). Le mieux est de combiner la visite avec le Jardin Public tout proche pour une matinée entre nature et Antiquité.

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