BORDEAUX CONFIDENTIEL

Les sept vies de l’Utopia : église, école navale, sardinerie, garage, cinéma

INSOLITE

Il y a peu de bâtiments à Bordeaux dont la biographie ressemble à un roman picaresque. L'Utopia en fait partie. Ce cinéma d'art et d'essai qui projette aujourd'hui des documentaires bulgares et des films iraniens place Camille-Jullian n'a pas toujours été une salle obscure. Il a d'abord été une église du XIIIᵉ siècle, avant de devenir tour à tour école navale pour enfants pauvres (avec un vrai bateau installé dans la nef), conserverie de sardines, magasin de cycles, garage à voitures équipé d'un ascenseur, puis cinéma. Sept vies, un seul bâtiment. La chronique d'une reconversion permanente.

Vie 1 : l'église Saint-Siméon (XIIIᵉ à XVIIIᵉ siècle)

Le bâtiment est édifié à la fin du XIIIᵉ siècle sous le nom d'église Saint-Siméon. Nef gothique en pierre, cinq chapelles, plusieurs confréries religieuses attachées. Elle sert aussi de cimetière paroissial jusqu'en 1489, avant que la population du quartier ne devienne trop nombreuse pour continuer à enterrer les morts sur place. Pendant cinq siècles, l'église joue son rôle discret d'église de quartier, sans grande histoire notable, sans figure notable, dans l'ombre des grandes basiliques bordelaises. Elle traverse les guerres de Religion, la Fronde, l'Ancien Régime. Puis vient la Révolution française.

Vie 2 : une école navale pour enfants pauvres, avec une frégate sous la nef (1833)

Après la Révolution, l'église est désaffectée, brièvement transformée en salpêtrière puis abandonnée. En 1833, coup de théâtre : les frères Laporte, officiers de marine, rachètent le bâtiment pour y fonder l'École navale des mousses et novices. Il s'agit d'une école philanthropique destinée à former au métier de marin des enfants pauvres, orphelins ou abandonnés, pour leur donner une chance d'échapper à la misère. Détail qui fait toute la beauté de l'histoire : les frères Laporte installent au milieu de la nef une frégate reconstituée grandeur nature, avec mâts, cordages et voiles, pour l'apprentissage pratique. Les gosses s'entraînent à monter dans la mâture sous la voûte gothique. L'école fonctionne pendant vingt ans avant de déménager en 1854 sur un vrai bateau amarré dans le port de Bordeaux, jugé plus pédagogique.

Vies 3 à 6 : sardines, cycles et voitures (1863 à 1998)

À partir de 1863, la reconversion prend un tour beaucoup plus industriel. L'industriel Teyssonneau y installe une conserverie de sardines et de légumes. L'odeur d'encens cède la place à celle de l'huile de poisson. Les vitraux voient passer les caisses de conserves. Ça dure quelques décennies, puis la fabrique met la clé sous la porte. Le bâtiment devient ensuite une boutique de cycles et de vélos, activité classique du début du XXᵉ siècle dans le quartier commerçant Saint-Pierre. Puis, plus surprenant, un garage à voitures équipé d'un ascenseur mécanique pour hisser les véhicules sur plusieurs niveaux. On imagine mal ce que ça donnait visuellement, une Peugeot 202 remontée à la verticale sous une voûte gothique du XIIIᵉ siècle, mais c'est bien ce qui s'est passé pendant plusieurs décennies. Le bâtiment survit à tout : deux guerres mondiales, la démocratisation de l'automobile, l'exode rural, le déclin du centre-ville.

Vie 7 : le cinéma Utopia (depuis 1999)

En 1999, l'association Cinémas Indépendants Utopia (un réseau né à Avignon dans les années 1970, avec des salles sœurs à Toulouse, Montpellier, Tournefeuille et Saint-Ouen-l'Aumône) rachète le bâtiment et lance un chantier de rénovation atypique. Le pari : garder toute l'architecture ecclésiale d'origine, ne rien masquer, et intégrer cinq salles de projection dans les murs médiévaux. Le résultat s'appelle simplement Utopia et compte aujourd'hui 555 places sous voûtes en pierre. Les vitraux laissent filtrer la lumière dans les circulations, les colonnes gothiques encadrent les entrées de salles, l'acoustique naturelle de la nef ajoute une profondeur inattendue aux dialogues. Un bar-restaurant occupe l'ancienne chapelle latérale. On y bois un verre sous une voûte du XIIIᵉ siècle avant d'aller voir un film iranien sous-titré. Ligne éditoriale sans compromis : art et essai, films d'auteur, documentaires, rencontres avec réalisateurs, débats. Pas un blockbuster hollywoodien à l'affiche. Toute l'histoire de la reconversion architecturale (salle par salle, avec photos) est racontée dans notre article dédié à l'Utopia.

Pourquoi ça marque

Ce qui rend l'Utopia insolite, ce n'est pas seulement l'idée d'un cinéma dans une église (elle existe ailleurs). C'est la chaîne complète des reconversions : moines, mousses, sardines, cycles, voitures, cinéphiles. Sept usages complètement contradictoires dans le même volume architectural, sur sept siècles. Bordeaux a rarement produit une telle démonstration de résilience urbaine. Pour d'autres histoires du même acabit, voir notre panorama des 5 lieux qui cachent une autre vie, ainsi que notre article sur les Bassins de Lumières, cet autre lieu bordelais qui a changé de scénario en cours de route. Adresse : 5 place Camille-Jullian, 33000 Bordeaux. Programmation dans la Gazette Utopia, gratuite à l'entrée.

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