Certaines choses ne se remarquent pas au premier coup d'œil, tant elles font partie du paysage. La Flèche Saint-Michel, quand tu descends vers les quais depuis le cours Victor-Hugo, se voit de très loin : 114 mètres de calcaire gothique, la deuxième plus haute flèche de France après celle de la cathédrale de Strasbourg. Ce qu'on remarque moins, c'est qu'elle n'est pas collée à la basilique Saint-Michel comme on pourrait s'y attendre. Elle en est totalement séparée, plantée à 20 mètres à côté, sur sa propre base, indépendante. Un phénomène architectural rarissime dans le nord de l'Europe. Et sous ses fondations, une crypte a longtemps abrité 70 momies naturellement desséchées. Bienvenue dans l'un des lieux les plus insolites de la ville.
Une tour campanile isolée, phénomène architectural rarissime
La règle générale, dans les églises gothiques françaises, c'est que le clocher (avec ou sans flèche) est intégré à la nef ou attenant au chœur. C'est le cas de la quasi-totalité des cathédrales du royaume, Chartres, Amiens, Reims, Paris. À Bordeaux, la basilique Saint-Michel a fait exception dès le départ. Sa flèche a été construite comme une tour indépendante, un campanile à l'italienne, à distance du corps de l'édifice. Un choix qui rappelle plutôt les torres médiévales de Toscane ou les campanili vénitiens que la tradition gothique française. L'ensemble a pris son visage actuel en plusieurs siècles : la basilique édifiée entre le XIVᵉ et le XVIᵉ siècle, la tour élevée à côté à partir de 1472 puis complétée par sa flèche définitive au XIXᵉ après un long chantier de restauration.
Pourquoi la flèche est-elle séparée ?
La réponse est géologique. Le quartier Saint-Michel repose sur un sous-sol marneux, argilo-calcaire, meuble et gorgé d'eau à cause de la proximité de la Garonne. Les fondations de la basilique elle-même ont nécessité des pieux de bois enfoncés très profondément dans le sol pour tenir. Impossible dans ces conditions d'ajouter une flèche massive directement sur la nef sans risquer de faire s'effondrer l'édifice sous son poids. Les architectes du XVᵉ siècle ont donc décidé de séparer la tour et de la doter de fondations propres, à distance. Résultat : deux édifices religieux appartenant au même culte, dans le même complexe paroissial, mais physiquement disjoints. Une bizarrerie assumée qui donne à la place Meynard son visage si particulier. Depuis, la tour a bougé, s'est légèrement inclinée par endroits, mais tient toujours debout. La restauration des années 1860 (par Paul Abadie, l'architecte qui a aussi restauré Notre-Dame de Paris et signé le Sacré-Cœur de Montmartre) a stabilisé l'ensemble.
Les momies de la crypte
La suite est plus macabre. La même particularité géologique qui a forcé la séparation de la tour a permis un phénomène de conservation exceptionnel dans la crypte. À partir du XVIIᵉ siècle, lorsque les autorités municipales interdisent progressivement les cimetières paroissiaux en centre-ville, on découvre en creusant sous la Flèche Saint-Michel un ensemble impressionnant de corps naturellement momifiés, conservés grâce aux propriétés du sol qui absorbe l'humidité et empêche la décomposition organique. Environ 70 corps de toutes époques : bourgeois du XVIᵉ, notaires, un curé, une jeune fille conservée dans une robe d'apparat, des enfants morts en bas âge. Le tout parfaitement identifiable, peau tannée, cheveux et vêtements en place. La crypte devient au XIXᵉ siècle une attraction touristique quasi obligatoire pour les voyageurs de passage à Bordeaux. Ils descendent voir « les momies de Saint-Michel », dans une ambiance mi-morbide, mi-scientifique. La pratique s'arrête en 1979 : jugée peu respectueuse des défunts, la présentation des corps est interdite, et les momies retirées de la vue du public (elles sont depuis conservées dans une chapelle ossuaire dédiée).
Monter en haut de la tour aujourd'hui
La bonne nouvelle : la Flèche se visite. Compte 3 euros l'entrée, 194 marches en escalier hélicoïdal, ouverture d'avril à octobre selon les années (attention aux horaires, ils sont capricieux et l'ouverture peut varier selon les travaux en cours). En haut, à 47 mètres, terrasse panoramique avec vue rare sur les toits d'ardoise du vieux Bordeaux, la place des Quinconces, la fl à basilique en contrebas, et la Garonne. C'est aussi l'un des plus beaux points de vue de la ville. La crypte, quant à elle, peut être visitée dans certaines conditions lors de visites guidées organisées par l'Office de tourisme. Un moment étrange, entre pierre médiévale et récits d'outre-tombe. Pour d'autres histoires bordelaises du même acabit, va voir notre panorama des 5 lieux qui cachent une autre vie, ou l'article sur le Palais Gallien, ce cousin gallo-romain oublié en plein Bordeaux.
Comment y aller
Adresse : place Meynard, 33800 Bordeaux (quartier Saint-Michel). Tram C ou D arrêt Sainte-Croix ou Porte de Bourgogne, puis 5 minutes à pied. Le meilleur créneau se situe en fin de matinée le samedi, quand le marché aux puces environnant bat son plein. Combine la visite avec un tour dans les brocantes de Saint-Michel et un verre en terrasse place Meynard.





