Il y a des lieux où l'histoire se contredit elle-même dans les grandes largeurs. Les Bassins de Lumières font partie de ceux-là. À Bacalan, dans le nord de Bordeaux, dans un bâtiment construit par l'organisation Todt pour abriter les sous-marins de la Kriegsmarine, tu regardes aujourd'hui des projections monumentales de Klimt, Van Gogh, Vermeer et Chagall se refléter sur l'eau noire des anciennes darses. Le contraste est vertigineux. Une machine de guerre reconvertie en cathédrale d'art numérique. Sur le papier, ça ne devrait pas exister. Sur place, c'est probablement le lieu culturel le plus insolite de la ville.
1941-1943 : la construction d'un bunker inviolable
Retour à la Seconde Guerre mondiale. Bordeaux, occupée depuis juin 1940, est devenue une base stratégique de la Kriegsmarine pour l'Atlantique. Les sous-marins allemands et italiens (dont ceux de l'infamous 12ᵉ flottille U-boot) doivent pouvoir se ravitailler, se réparer, se camoufler à l'abri des bombardements alliés. L'organisation Todt, le gigantesque bras d'œuvre du Reich, lance en 1941 la construction d'une base ultra-fortifiée en bord des bassins à flot. Le chantier dure jusqu'en 1943 et mobilise plus de 6 000 ouvriers, dont une part importante de travailleurs forcés. Le résultat : 42 000 mètres carrés au sol, 11 alvéoles humides et sèches longues de 110 mètres chacune, capables d'accueillir jusqu'à 15 sous-marins simultanément, et surtout un toit en béton armé de 5,60 mètres d'épaisseur, ferraillé pour résister à des bombes de 5 tonnes. Aucune bombe alliée n'y parviendra pendant toute la guerre.
Après la guerre : un mastodonte qu'on n'ose pas détruire
À la Libération, la base est abandonnée. La question de sa démolition se pose immédiatement. Impossible : les études démontrent que dynamiter les 600 000 tonnes de béton coûterait des sommes délirantes et endommagerait tout le quartier voisin. On la laisse là, verrouillée, silencieuse, un mastodonte encombrant en plein cœur du port. Pendant des décennies, elle sert au mieux d'entrepôt logistique pour la marine française, au pire de squat ou de terrain d'aventure clandestin pour les gamins de Bacalan. Dans les années 1990, la Ville commence à réfléchir à ce qu'on peut en faire, sans grand succès. Concerts ponctuels, tournages de films, expositions temporaires. Rien ne prend vraiment. Le lieu reste massif, oppressant, difficile à investir.
2020 : Culturespaces transforme le bunker en écran géant
Nouveau chapitre. En 2018, la société Culturespaces (les gens de l'Atelier des Lumières à Paris, spécialisés dans les expositions immersives multimédia) obtient un bail long avec la Ville de Bordeaux pour transformer quatre des onze alvéoles en centre d'art numérique. Chantier titanesque : 90 vidéoprojecteurs de très haute résolution, un système sonore multi-diffusion, un traitement acoustique complet des parois brutes. Ouverture en juin 2020, en pleine crise Covid. Le pari est risqué, mais les visiteurs affluent dès la réouverture. En 2024, le lieu a accueilli plus d'un million de visiteurs par an, devenant l'un des sites culturels les plus fréquentés de France. C'est aussi, à ce jour, le plus grand centre d'art numérique au monde par la superficie, 12 000 mètres carrés d'expositions, dépassant l'Atelier des Lumières parisien.
L'expérience sur place
La force du lieu tient à un fait tout simple : les concepteurs n'ont pas tenté de masquer l'architecture d'origine. Les parois en béton brut restent visibles, les alvéoles gardent leur profondeur industrielle, l'eau reste dans les darses (2 mètres de profondeur sous tes pieds, tu es sur une passerelle). Les projections se déploient sur les murs de 20 mètres de haut et se dédoublent à la surface de l'eau noire, créant un effet de miroir hallucinant. La bande son enveloppe complètement l'espace. Chaque exposition annuelle est consacrée à un ou deux maîtres de la peinture, revisités avec une mise en scène audiovisuelle : Klimt en 2020, Monet-Renoir-Chagall en 2021, Venise en 2023, Van Gogh en 2024. Compte 1h30 à 2h de visite en moyenne, 15 euros l'entrée adulte, 11 euros pour les enfants de 5 à 17 ans. Pour d'autres reconversions bordelaises fascinantes, va voir Darwin, une ancienne caserne militaire devenue village alternatif, et notre panorama 5 lieux qui cachent une autre vie.
Infos pratiques
Adresse : Impasse Brown de Colstoun, 33300 Bordeaux (quartier Bacalan). Tram B arrêt Bassins à Flot, puis 5 minutes à pied. Ouvert tous les jours sauf certains jours fériés. Horaires étendus en été. Réservation en ligne fortement recommandée surtout les week-ends de vacances scolaires. Pour prolonger la journée culturelle, la Cité du Vin est à 300 mètres à pied, et le centre d'art immersif complet Bordeaux fait partie des adresses à retenir quand il pleut sur Bordeaux.





