À Bordeaux, une rue disparue n'est pas toujours une rue simplement rebaptisée. Certaines ont été entièrement supprimées par de grands travaux, d'autres absorbées par une place, un cours ou un immeuble haussmannien. Un inventaire consacré au Vieux Bordeaux en recense environ 150. Elles ne sont pas mortes pour autant : leur tracé se devine encore, leur nom rapparaît sous une plaque, et parfois une inscription gravée dans la pierre trahit ce qui était là avant. Petit inventaire du Bordeaux qu'on ne voit plus, et carte pour partir sur ses traces.
Pourquoi elles ont disparu
Trois grands épisodes urbains expliquent l'essentiel des rues effacées à Bordeaux. Trois moments où la ville a décidé de se réécrire elle-même, quitte à raser des quartiers entiers.
Le Château Trompette et les Quinconces
Avant l'actuelle place des Quinconces, le secteur formait un petit faubourg appelé Troupeyta, puis Trompette. La construction du Château Trompette, à partir de 1453, a bouleversé ce quartier plaqué contre les remparts et la Garonne. Plus tard, la démolition de la forteresse a permis la création de l'esplanade des Quinconces, la plus grande place d'Europe, au prix de la disparition de plusieurs rues anciennes.
Aujourd'hui, il ne reste presque rien de ce tissu urbain. Certains noms n'apparaissent plus que sur des plans du XVIIIe siècle ou dans les archives municipales.
La place de la Bourse et la place du Parlement
La création des grandes places classiques a remplacé des rues médiévales plus étroites et irrégulières. Le secteur de la Bourse et de la place du Parlement a été profondément remodelé pour ouvrir des perspectives monumentales tournées vers le fleuve. C'est la transformation typique du Bordeaux du XVIIIe siècle : on détruit des îlots anciens pour construire une ville plus ouverte, plus prestigieuse, plus adaptée au commerce portuaire.
Le percement du cours Alsace-Lorraine
À la fin du XIXe siècle, le percement du cours Alsace-Lorraine a fait disparaître plusieurs maisons, ruelles et portions de rues. Le cours a notamment remplacé une partie de l'ancien quartier proche du Peugue, ce cours d'eau aujourd'hui largement couvert dans le centre-ville. La rue du Pont-Saint-Jean fait partie des voies supprimées lors de ces travaux. Des maisons anciennes et des fragments de la rue Ausone ont également été touchés.
Quelques rues qui hantent les archives
Certaines ont laissé des récits, d'autres seulement une ligne dans un vieux registre. Petit florilege des plus étonnantes.
La rue de Galles, dans l'ancien quartier Mériadeck, a disparu sous les immeubles et le béton du quartier moderne des années 1970. Elle était connue pour ses établissements fréquentés par des militaires allemands et des sous-officiers pendant l'Occupation. Un morceau de la mémoire pas très glorieuse de Bordeaux, effacé physiquement par la construction du nouveau Mériadeck.
La rue de la Comédie se trouvait dans le secteur du Château Trompette. Elle a disparu avec les transformations successives du quartier. Son nom rappelle l'importance des spectacles et des théâtres dans ce coin de Bordeaux avant l'arrivée du Grand Théâtre en 1780.
La rue de Mos, mentionnée dans des documents médiévaux, aurait été démolie dès 1451. Elle témoigne d'un Bordeaux dont les rues portaient souvent des noms de familles, de métiers ou de lieux aujourd'hui oubliés.
La rue de la Chapelle-Saint-Martin se trouvait près de l'archêvêché. Comme beaucoup de voies anciennes, elle a été supprimée ou intégrée à des aménagements urbains au XIXe siècle.
La rue de Sarlat, devenue ensuite rue Montaigne puis impasse Fauré, illustre un autre cas de figure : la rue n'a pas totalement disparu, mais son tracé et son nom ont changé plusieurs fois au fil des siècles. Une rue qui a vécu trois vies.
Les indices encore visibles dans la pierre
Le plus fort, c'est que certaines rues ne sont pas totalement effacées. Dans le centre historique, on peut parfois observer une ancienne inscription gravée dans la pierre sous une plaque plus récente. Ces traces se trouvent notamment autour de Saint-André et dans les quartiers anciens proches de la cathédrale.
Le réflexe à avoir : lever la tête au niveau du premier étage, là où les plaques anciennes étaient scellées. Certaines ont été recouvertes, d'autres simplement doublées. Un rai de lumière rasante en fin d'après-midi suffit parfois à faire ressortir les lettres gravées. C'est la méthode de l'archéologie urbaine, celle qu'a systématisée l'architecte Michel Pétuaud-Létang dans ses recherches sur le Vieux Bordeaux.
Un autre indice : le tracé des îlots. Quand une petite ruelle a été supprimée, il arrive que la ligne entre deux immeubles trahisse encore son passage, par un ressaut de façade, un pignon aveugle, une différence de hauteur ou d'époque entre deux constructions collées l'une à l'autre.
Une balade pour partir sur leurs traces
Le meilleur moyen de sentir ce Bordeaux englouti, c'est de marcher. Voici un itinéraire testé, cinq étapes, environ une heure trente si tu prends ton temps.
1. Partir de la cathédrale Saint-André et du secteur de l'archêvêché. C'est là que les traces sont les plus nombreuses, plaques doublées et ruelles réduites incluses.
2. Descendre vers la rue Sainte-Catherine et la place du Parlement. Regarder la géométrie de la place, elle a mangé des îlots entiers.
3. Traverser le cours Alsace-Lorraine en cherchant les anciennes limites des îlots dans les façades qui bordent le cours.
4. Rejoindre les Quinconces pour imaginer l'ancien quartier du Château Trompette. Aujourd'hui, il ne reste que la vaste esplanade, mais les plans anciens montrent un dense entrelacs de rues.
5. Terminer à Mériadeck, où la disparition de la rue de Galles illustre les grands bouleversements urbains du XXe siècle. Le contraste entre la dalle de béton et les gravures qu'on vient d'observer autour de la cathédrale dit beaucoup.
Pour aller plus loin
Le livre de référence : Les rues disparues du Vieux Bordeaux, de Michel Colle et Michel Pétuaud-Létang, présenté comme un vrai travail d'archéologie urbaine
Sources presse : Sud Ouest, l'hommage aux 150 rues qui ne sont plus et l'architecte Michel Pétuaud-Létang raconte les rues disparues
Blog spécialisé : Rues de Bordeaux, inventaire bénévole et fouillé
Où voir des plans anciens : Archives municipales de Bordeaux, quai Wilson





