Câest au XIIIá” siĂšcle que naĂźt la lĂ©gende dans la rue du Mirail, encore alors un passage discret menant au couvent des Augustins, hors des murs de la ville. La porte Saint-Ăloi (futur site de la Grosse Cloche) marque une des entrĂ©es de Bordeaux. Ă lâintersection des actuelles rues du Mirail, des Augustins et de Gratiolet, se trouvait un puits dont les habitants dĂ©pendaient pour puiser de lâeau claire. Ce puits se transforme en lieu de mystĂšre : on lui prĂȘte des murmures, des bruits Ă©tranges qui Ă©manent du fond, et bientĂŽt des morts.
Le récit mythologique : le basilic et le miroir
Selon les versions, un basilic, serpent mythologique ou chimĂšre, se serait installĂ© dans ce puits. Mi-serpent dâeau, mi-crĂ©ature aux attributs de coq â tĂȘte, crĂȘte, ailes, plumes â cet ĂȘtre lĂ©gendaire tue quiconque rencontre son regard ou sâapproche de trop prĂšs du puits pour tenter dâen entendre les bruissements. Les habitants, terrorisĂ©s, imaginent une solution : quelquâun qui revient de croisades en Ăgypte, sachant le secret du basilic, descend dans le puits muni dâun miroir. Le basilic, voyant son propre reflet, se dĂ©truit. Ă la suite de cet exploit, la rue du puits prend le nom de âMirailâ ou âMirailhâ, tirĂ© du mot signifiant miroir, en hommage Ă ce moment mythique.
Quelles sont les origines légendaires et mythologiques du basilic ?
Le basilic est une crĂ©ature ancienne, nĂ©e des rĂ©cits grĂ©co-romains : serpent ou petit serpent royal (« basilicos » signifie « petit roi » en grec), possĂ©dant un regard mortel ou un souffle toxique. Au Moyen Ăge, il gagne des attributs hybrides, associĂ©s au coq, au dragon, ou encore Ă la Gorgone, mĂšre mythique de la crĂ©ature.Â
Dans la version bordelaise, le basilic « immigrĂ© de Touraine » est un ajout local : le conte le place loin, lui donne un caractĂšre dâĂ©tranger dangereux, ce qui renforce sa dimension effrayante.
Parlons des interprétations et des symboliques
- Symbolique du miroir : le miroir apparaĂźt comme une arme de vĂ©ritĂ©, un moyen dâaffronter lâeffroi en reflĂ©tant celui-qui-terreur. Câest une idĂ©e forte : le mal ne peut se supporter lui-mĂȘme, il est vaincu par la conscience, par le reflet.
- Fonction dâexplication populaire : le puits Ă©tant profond, sombre, souvent dangereux pour les enfants ou les curieux, la lĂ©gende peut ĂȘtre nĂ©e comme avertissement, pour dissuader de sâapprocher.Â
- Origine du nom « Mirail » : Ce rĂ©cit est utilisĂ© pour justifier le toponyme : « Mirail(h) » dĂ©riverait de « miroir », liĂ© Ă lâhistoire du miroir utilisĂ© pour tuer le basilic. Que ce soit Ă©tymologiquement exact ou pas, cela montre combien les lĂ©gendes façonnent le paysage urbain et la mĂ©moire collective.Â
La lĂ©gende du basilic du puits du Mirail dĂ©voile de Bordeaux une capacitĂ© rare Ă faire vibrer lâordinaire, Ă creuser le quotidien pour y glisser du merveilleux, Ă mĂȘler rĂ©alitĂ© et mythe de telle façon que chaque pierre, chaque mascaron sculptĂ© en façade, chaque nom de rue, porte en elle une part de mystĂšre. Elle rĂ©vĂšle aussi que dans cette ville, comme dans beaucoup dâautres, lâimaginaire ne se contente pas de raconter le passĂ© mais marque les limites entre le connu et lâinconnu, entre la peur des profondeurs et lâĂ©veil du regard â la lĂ©gende donne sens, offre un miroir aux habitants, les invite Ă regarder ce qui dort sous la surface.
Par la mĂ©moire urbaine, par ces traces visibles â le masque de la Gorgone, lâappellation mĂȘme de âMirailhâ ou âMirailâ signifiant miroir â la ville porte son histoire mythique dans ses rues, dans ses façades, dans ses noms ; câest cette mĂ©moire qui transforme lâespace banal en territoire de lĂ©gende.
Ce rĂ©cit continue dâattirer les curieux, les amateurs de frissons, les amoureux des histoires anciennes : la lĂ©gende du basilic nâest pas morte, elle rĂ©sonne dans les circuits de contes, dans les pas de ceux qui arpentent la rue du Mirail, dans les halos des lanternes tardives â cette lĂ©gende est un pont entre les gĂ©nĂ©rations, un souffle qui anime Bordeaux quand le soir tombe, quand les fenĂȘtres sâĂ©clairent, et quâon sent que, sous la pierre polie et les lumiĂšres modernes, la ville garde ses fantĂŽmes et ses histoires Ă raconter.
