Henri Salmide, né sous le nom de Heinz Stahlschmidt en 1919 à Dortmund, est resté dans les mémoires de Bordeaux comme « l’homme qui sauva la ville ». Sous-officier dans la Kriegsmarine allemande, expert en artifices, il a assumé un acte de désobéissance héroïque en août 1944, refusant de obéir à l’ordre de détruire les quais, les bâtiments portuaires et les installations stratégiques de la cité bordelaise. Ce geste, longtemps méconnu, a permis de préserver le patrimoine monumental de Bordeaux et d’éviter un carnage humain. Aujourd’hui, une rue et des hommages dans le quartier des Bassins à flot symbolisent la reconnaissance tardive de la ville envers ce personnage complexe.
Août 1944 : l’ordre de destruction et l’acte qui change tout
Heinz Stahlschmidt s’engage dans la marine allemande avant la guerre, et se spécialise dans les explosifs et le déminage. Il survit à plusieurs naufrages — il perd des navires sur lesquels il servait — ce qui le pousse à demander un poste à terre. En 1941, il est affecté à Bordeaux, où il officie dans les infrastructures portuaires et les dépôts d’armement. Il dirige, entre autres, un dépôt près de Blaye et coordonne des installations explosives dans la région.
À Bordeaux, il noue aussi des liens locaux, notamment avec une jeune Bordelaise prénommée Henriette Buisson, qui deviendra plus tard sa compagne.
Son rôle lui confère l’accès aux plans de destruction ordonnés par les forces allemandes à l’approche de la Libération. C’est précisément cette position qui lui donnera l’opportunité — et l’angoisse — de faire un choix.
À l’heure du repli allemand, l’ordre tombe : faire sauter les installations portuaires sur plus de 12 km. Stahlschmidt tente des contacts, puis agit seul. Le 22 août 1944 à 20 h 15, il fait exploser le blockhaus de la rue Raze (quai des Chartrons), détruisant ~100 kg d’explosifs et 200 détonateurs destinés aux charges préparées sur les quais. L’explosion tue des soldats allemands, mais évite un désastre humain — environ 3 500 vies épargnées — et sauve le port. Il est ensuite protégé par la Résistance locale, notamment la famille Moga.
Traqué par les siens, il reste en France, se naturalise en 1947 sous le nom Henri Salmide, devient démineur puis sapeur-pompier du port. La reconnaissance officielle arrive tard : médaille de la Ville de Bordeaux remise par Jacques Chaban-Delmas le 19 mai 1995, puis chevalier de la Légion d’honneur en 2000. Il meurt à Bordeaux le 23 février 2010. La mémoire s’ancre dans la ville : une rue aux Bassins à flot et, depuis 2012, le siège de Bordeaux Port Atlantique porte son nom. Son geste demeure une leçon d’éthique, de responsabilité face à l’horreur.
Motivations, vie d’après-guerre et mémoire
Plusieurs facteurs convergent pour expliquer pourquoi Stahlschmidt passe à l’acte : son profond rejet du régime nazi, ses convictions chrétiennes (il évoquera sa conscience) et son attachement à Bordeaux — ainsi qu’à Henriette. Il déclarait ne pouvoir tolérer la destruction d’une ville déjà condamnée.
Après l’explosion, Stahlschmidt est caché jusqu’à la Libération. Il est temporairement détenu, mais choisit de coopérer avec les démineurs français. Par la suite, en 1947, il est naturalisé français sous le nom d’Henri Salmide. Il mène une vie discrète mais tournée vers le service public : il travaille comme démineur, puis comme sapeur-pompier sur le bateau-pompe du port de Bordeaux, jusqu’à sa retraite en 1969.
La reconnaissance publique viendra tardivement. En 1995, il reçoit la médaille de la ville de Bordeaux de la part du maire Jacques Chaban-Delmas, et en 2000, il est fait chevalier de la Légion d’honneur pour ses services civils.
Henri Salmide s’éteint en février 2010 à Bordeaux, à l’âge de 90 ans, et est enterré au cimetière protestant de la ville.
Pour honorer sa mémoire, Bordeaux a donné son nom à un immeuble de la direction portuaire (Bordeaux Port Atlantique) situé à Bacalan. Une rue Henri Salmide existe désormais dans le quartier des Bassins à flot, en témoignage de gratitude.
Son histoire, longtemps oubliée ou minorée, a été redécouverte dans les années 1990 par des historiens et la presse locale, qui ont souligné le courage moral et l’acte unique d’un soldat allemand refusant la barbarie en pleine guerre. Aujourd’hui, il est célébré comme un symbole de la résistance par l’humanité, un homme qui choisit l’objection morale plutôt que l’obéissance aveugle.
Pôle : La Mémoire de Bordeaux Métropole
Date : 09/06/1993
Réalisateur : Jean-Marie Blanc
Vidéo : Interview d’Henri Salmide, alias Heinz Stahlschmidt, officier allemand pendant la deuxième guerre mondiale






