On la traverse tous les jours sans vraiment la regarder. Pourtant, sous ses 126 000 m² de graviers, de pelouses et d'allées, la place des Quinconces raconte cinq siècles d'histoire bordelaise, parfois tumultueuse, souvent insolite. Forteresse détestée, place royale, projet d'un sculpteur célèbre annulé pour cause de budget, hommage aux martyrs de la Terreur, et même bunker allemand caché sous l'esplanade : voici tout ce que cache la plus grande place de France, et l'une des plus vastes d'Europe.
Avant les Quinconces, il y avait le château Trompette
Pour comprendre pourquoi cette place est si grande, il faut remonter à 1453. Cette année-là, à l'issue de la guerre de Cent Ans, le roi Charles VII reprend Bordeaux aux Anglais, après plusieurs siècles de domination plantagenêt. Les Bordelais, eux, avaient pris l'habitude de leurs maîtres anglais et n'ont pas vraiment accueilli les Français en libérateurs. La réponse de Charles VII est immédiate : pour mater toute velléité de révolte, il fait édifier sur les rives de la Garonne une forteresse massive, le château Trompette.
Pendant plus de trois siècles, ce château va incarner la présence royale au cœur de la ville. Vauban le modernise sous Louis XIV à la fin du XVIIᵉ siècle, en fait l'un des bastions les plus puissants du royaume, capable de tirer aussi bien sur la rade que sur la ville elle-même. Le message est clair : tout Bordelais tenté d'insubordination sera dans la ligne de mire. Autant dire que la forteresse n'était pas franchement populaire. Quand la Révolution arrive, sa démolition devient l'un des actes symboliques les plus attendus des Bordelais. Elle sera rasée progressivement à partir de 1818, libérant un immense terrain au bord du fleuve. Ce terrain, c'est l'actuelle place des Quinconces.
12,6 hectares plantés en quinconces : la démesure et l'origine du nom
Avec ses 126 000 m², soit environ 12,6 hectares, la place des Quinconces est l'une des plus grandes places d'Europe. À titre de comparaison, c'est cinq fois la place de la Concorde à Paris, et largement plus que la place Saint-Pierre de Rome. Cette démesure n'a rien d'un hasard : en démolissant le château Trompette, les autorités du début du XIXᵉ siècle voulaient marquer une rupture franche avec l'Ancien Régime, et offrir aux Bordelais un grand espace de promenade ouvert sur la Garonne.
Le nom, lui, vient directement de la manière dont les arbres ont été plantés. Un quinconce, c'est une disposition héritée de l'Antiquité romaine, dans laquelle on plante les arbres en lignes décalées : quatre arbres aux angles d'un carré, un cinquième au centre, exactement comme le chiffre 5 sur un dé. Cette disposition permet à la fois de gagner de la place, de laisser passer la lumière entre les rangées, et de créer des perspectives visuelles depuis n'importe quel angle. À partir de 1818, les premiers tilleuls de la place sont plantés selon ce schéma, et le nom est resté, même si la végétation a depuis été plusieurs fois renouvelée.
Le monument aux Girondins (et le Bartholdi qu'on a laissé filer à Lyon)
Au centre de la place trône l'immanquable monument aux Girondins, inauguré en 1902 après plus de quinze ans de travaux. Cette colonne de 43 mètres de haut, surmontée d'une statue de la Liberté brisant ses chaînes, rend hommage aux députés girondins guillotinés sous la Terreur en 1793. Ces hommes politiques bordelais, modérés mais opposants à Robespierre, avaient été emportés par les flots révolutionnaires les plus radicaux. Le monument, qui combine la colonne et deux grandes fontaines de bronze, célèbre symboliquement le Triomphe de la République (côté Grand Théâtre) et le Triomphe de la Concorde (côté Garonne). Une façon de dire que la République finit toujours par triompher, même après ses pires excès.
Mais voici le secret le mieux gardé du monument : il aurait pu être l'œuvre d'un sculpteur infiniment plus célèbre. Frédéric Auguste Bartholdi, le créateur de la Statue de la Liberté de New York, avait en effet proposé son propre projet de fontaine monumentale pour les Quinconces. Le projet est jugé trop onéreux par la municipalité bordelaise, qui finit par l'écarter. Bartholdi ne s'en remettra pas et proposera son projet à une autre ville : Lyon, qui l'accepte et l'inaugure en 1892 sur la place des Terreaux. C'est aujourd'hui l'une des fontaines les plus célèbres de la ville rhodanienne, et l'un des grands « ce qu'on aurait pu avoir » du patrimoine bordelais. Le monument finalement réalisé reviendra au sculpteur Achille Dumilâtre, magnifique à sa manière, mais avec un peu moins de paillettes new-yorkaises.
À noter aussi sur la place : les deux colonnes rostrales inaugurées dès 1829, qui rendent hommage au commerce et à la navigation, et les statues de Montaigne et Montesquieu, deux philosophes bordelais qui gardent symboliquement les lieux. Une concentration de symboles républicains et humanistes assez rare en France.
Sous le bitume : un bunker allemand de 83 m² oublié depuis 1943
C'est probablement le secret le moins connu de la place. À quelques mètres sous l'esplanade dort un bunker en béton armé de 83 m², construit en 1943 par l'armée allemande durant l'Occupation. Sa mission : protéger les communications militaires de la garnison qui occupait alors Bordeaux, ville hautement stratégique en raison de son port et de sa base sous-marine. Le bunker des Quinconces faisait partie d'un maillage défensif plus vaste, dont plusieurs bouts subsistent encore aujourd'hui dans le sous-sol bordelais, oubliés du grand public.
Aujourd'hui, ce bunker n'est plus accessible. Il a été muré, recouvert, intégré au sous-sol urbain comme une capsule temporelle scellée. Mais il est toujours là, à quelques mètres sous les pas des promeneurs, des manifestants et des skateurs qui investissent la place toute l'année. Pour aller plus loin sur ce sujet, on en a parlé en détail dans notre article sur les bunkers sous nos pieds, qui recense tous les ouvrages militaires de la Seconde Guerre mondiale encore présents dans le sous-sol bordelais.
Une place qui résume Bordeaux
Forteresse royale, place révolutionnaire, hommage républicain, projet artistique avorté, vestige de guerre enfoui : la place des Quinconces concentre à elle seule cinq siècles d'histoire bordelaise. C'est une place qui ne se livre pas au premier regard, mais qui récompense ceux qui prennent le temps de gratter sous la surface. La prochaine fois que vous la traverserez, levez les yeux vers la statue de la Liberté du monument aux Girondins, repérez les arbres plantés en quinconces, et imaginez, quelques mètres plus bas, un bunker oublié qui veille en silence sur la mémoire de la ville.





