Le portique des lumières de la piscine Judaïque à Bordeaux est aujourd’hui l’une des entrées les plus singulières de la ville. Bien plus qu’un simple élément architectural, il est le témoin d’un voyage dans le temps et dans la pierre, reliant deux époques et deux visions de l’urbanisme bordelais : le XVIIIᵉ siècle classique de Jacques-Ange Gabriel et le XXᵉ siècle moderniste et Art déco de Louis Madeline. Pour comprendre la portée symbolique de ce monument, il faut revenir à ses origines, au cœur du Jardin public de Bordeaux.
Le manège à chevaux du Jardin public (1757)
En 1757, l’architecte Jacques-Ange Gabriel, Premier architecte du roi Louis XV, conçoit un manège à chevaux au sein du Jardin public de Bordeaux. Ce bâtiment, d’une grande sobriété classique, répond aux besoins militaires et aristocratiques de l’époque, le manège étant utilisé pour l’entraînement équestre. Il se caractérisait par son portique monumental, une façade ordonnée et élégante qui incarnait les principes d’harmonie et de proportion propres au style du XVIIIᵉ siècle.
Le manège fut l’un des éléments majeurs du Jardin public, mais son usage évolua au fil du temps, et à la fin du XIXᵉ siècle, il perdit peu à peu de son importance. Avec les grands projets d’urbanisme du début du XXᵉ siècle, son devenir fut remis en question.
Dans les années 1930, la municipalité bordelaise, sous l’impulsion du maire Adrien Marquet, lance un vaste programme de modernisation des équipements publics. La natation, devenue discipline sportive populaire, nécessite de nouvelles infrastructures adaptées. Le projet d’une grande piscine municipale, moderne et ambitieuse, est confié à l’architecte Louis Madeline.
C’est dans ce contexte que naît l’idée audacieuse de sauver et réemployer le portique du manège de Gabriel. Plutôt que de le voir disparaître, il est décidé en 1931 de le démonter pierre par pierre, numéroté et transporté pour être reconstruit à l’entrée du futur complexe aquatique situé au 164-166 rue Judaïque. Ce geste n’était pas seulement technique : il symbolisait la volonté de concilier patrimoine ancien et modernité architecturale, de faire dialoguer le Bordeaux classique avec le Bordeaux en pleine mutation des années 1930.
L’inauguration de la piscine Judaïque (1934)
Le 7 avril 1934, la piscine Judaïque est inaugurée. Dès son ouverture, elle est considérée comme un joyau de l’architecture sportive française. Son style Art déco, marqué par des lignes géométriques, des fresques, et une mise en valeur de la lumière et des volumes, illustre parfaitement l’ambition d’Adrien Marquet de donner à Bordeaux un visage moderne et dynamique.
Le portique, réinstallé en façade, accueille désormais les visiteurs comme une sorte de « porte du temps » : on franchit un vestige du XVIIIᵉ siècle pour pénétrer dans un bâtiment résolument moderne des années 1930. Ce contraste fort participe à la singularité du lieu.
Dès lors, le portique ne représente plus seulement l’héritage de Gabriel : il devient aussi l’un des symboles du transfert patrimonial, rare exemple d’un édifice ancien littéralement transplanté pour servir de seuil à un bâtiment public d’une autre époque.
Le choix d’intégrer le portique à la piscine Judaïque s’inscrit pleinement dans le contexte bordelais des années 1930. La ville, marquée par son héritage classique – façades XVIIIᵉ, urbanisme ordonné – cherche à se moderniser tout en affirmant son identité.
Sous l’impulsion d’Adrien Marquet, plusieurs grands projets voient le jour, souvent liés au sport et à la santé publique : stades, complexes sportifs, infrastructures modernes. La piscine Judaïque est au cœur de ce programme, mais sa réussite esthétique doit beaucoup à Louis Madeline, architecte qui parvient à fusionner tradition et modernité. Le portique y joue un rôle essentiel : il matérialise la continuité historique de la ville. À travers lui, Bordeaux montre qu’elle peut préserver son patrimoine tout en s’ouvrant à l’avenir.
Dès les années 1930, le portique est reconnu non seulement comme un vestige architectural sauvé, mais aussi comme un élément emblématique de la nouvelle piscine. Les Bordelais, en franchissant son arc, traversent littéralement deux siècles d’histoire urbaine.
Le choix de l’intégrer à la piscine Judaïque n’était pas uniquement pragmatique. Il illustre une démarche intellectuelle et esthétique : celle de réinscrire l’ancien dans une modernité fonctionnelle. À ce titre, il constitue un cas d’école, souvent cité dans les études sur l’architecture bordelaise et la gestion du patrimoine.
👉 Ainsi, la Genèse du portique de la piscine Judaïque est bien plus qu’un simple épisode architectural. Elle reflète une philosophie urbaine où la mémoire est respectée, déplacée, réinterprétée pour servir une fonction nouvelle. Entre le geste originel de Gabriel en 1757 et celui de Madeline en 1931, s’écrit une histoire où le patrimoine se déplace sans perdre son âme.
Une architecture singulière – sobriété classique et éclat Art déco
Derrière ce seuil classique se déploie l’univers Art déco imaginé par l’architecte Louis Madeline. La piscine Judaïque, inaugurée en avril 1934, est considérée comme l’un des grands exemples de l’architecture sportive des années 1930. Le style Art déco, alors à son apogée, est reconnaissable à plusieurs caractéristiques que l’on retrouve dans le bâtiment :
- la rigueur géométrique et la symétrie des volumes,
- l’importance accordée à la lumière naturelle, avec de larges ouvertures et des verrières,
- l’utilisation de matériaux modernes, notamment le béton,
- un goût pour la décoration stylisée, qui privilégie la puissance des formes aux détails superflus.
L’ensemble illustre la volonté de la municipalité d’Adrien Marquet de donner à Bordeaux des équipements modernes, fonctionnels et esthétiques. L’architecture de Madeline s’inscrit ainsi dans le courant international de l’époque, où l’Art déco marquait les grands projets publics, tout en se nourrissant des particularités locales et de l’héritage bordelais.
La façade principale de la piscine est rehaussée par une œuvre sculptée de Maurice Pico, qui joue un rôle essentiel dans l’identité visuelle du complexe. Dans un médaillon circulaire en béton, l’artiste représente Neptune chevauchant un cheval marin.
Cette iconographie, héritée de la mythologie, symbolise la maîtrise des eaux et renforce la dimension aquatique du lieu. Mais sa réalisation en béton, matériau moderne par excellence, et son traitement stylisé témoignent pleinement du vocabulaire Art déco. La figure de Neptune, dieu de la mer, se veut à la fois protectrice et dynamique, affirmant la puissance de l’eau comme élément vital et sportif.
Insérée dans un bâtiment dédié à la natation et aux loisirs, cette œuvre traduit le souci des concepteurs de mêler architecture et art, dans la lignée des grands projets des années 1930 où la décoration devait compléter et magnifier la fonction de l’édifice.
Dialogue entre classicisme et modernité
L’association entre le portique de Gabriel et la piscine de Madeline pourrait paraître paradoxale. Pourtant, elle constitue l’un des grands atouts du site. Le dialogue des styles est ici particulièrement réussi :
- le portique classique incarne la continuité, la mémoire et l’ancrage historique de la ville,
- le bâtiment Art déco exprime le renouveau, l’innovation et la vitalité du XXᵉ siècle.
Placé en avant de la piscine, le portique n’écrase pas le bâtiment moderne, mais au contraire le met en valeur. Il agit comme un cadre solennel, un seuil qui prépare le visiteur à entrer dans un univers architectural différent. Le contraste ne produit pas une rupture, mais une harmonie inattendue, fruit d’une volonté consciente des architectes et de la municipalité.
Cet équilibre est l’une des raisons pour lesquelles la piscine Judaïque est aujourd’hui considérée comme un monument emblématique de Bordeaux. Le portique ne se contente pas d’être un vestige sauvé : il participe activement à la composition esthétique du site.
Bien que son appellation de « portique des lumières » ne corresponde pas à un dispositif artistique particulier, le portique entretient un rapport fort avec la lumière. En façade, il capte et module l’éclat extérieur, puis conduit le visiteur vers les espaces baignés de clarté que Madeline avait conçus pour valoriser la piscine.
Au fil des rénovations, notamment avec l’ajout d’un hall vitré en 2001, ce rôle s’est renforcé : le portique agit désormais comme un filtre entre l’extérieur et la transparence intérieure. Dans ce jeu subtil, il devient réellement un portique de lumière, non par artifice technique, mais par sa fonction spatiale et symbolique.
Une singularité dans le patrimoine bordelais
À Bordeaux, rares sont les édifices qui associent de manière aussi directe un élément classique du XVIIIᵉ siècle et un monument moderniste du XXᵉ. La piscine Judaïque, avec son portique, constitue ainsi une expérience unique de transfert patrimonial. Cet exemple de conservation par déplacement et réutilisation témoigne d’une approche originale de la ville vis-à-vis de son héritage architectural.
Le portique n’est donc pas seulement une façade ancienne : il est devenu l’un des emblèmes de l’Art déco bordelais, précisément parce qu’il incarne le lien entre deux époques. Ce dialogue entre sobriété classique et éclat Art déco illustre la manière dont Bordeaux a su préserver son passé tout en affirmant sa modernité.
👉 Le portique de la piscine Judaïque ne doit pas être compris comme un fragment isolé du XVIIIᵉ siècle, mais comme une pièce intégrée à un projet des années 1930 qui cherchait à unir histoire et innovation. Sa façade classique, son rôle symbolique de seuil et son association avec la sculpture de Neptune en font un chef-d’œuvre d’hybridation architecturale, où l’ancien et le moderne se renforcent mutuellement.
Le portique des lumières de la piscine Judaïque à Bordeaux n’est pas un simple vestige décoratif. Il raconte une histoire unique : celle d’un élément du XVIIIᵉ siècle sauvé de l’oubli, déplacé pierre par pierre en 1931, et intégré à l’une des grandes réalisations Art déco des années 1930. Par ce geste audacieux, Bordeaux a réussi à marier la sobriété classique de Jacques-Ange Gabriel à la modernité architecturale de Louis Madeline, offrant à la ville un monument qui incarne à la fois mémoire et innovation. Classé au titre des Monuments historiques (réf. PA00083167), le portique est aujourd’hui reconnu comme un symbole fort du patrimoine bordelais. Il n’a pas seulement traversé les époques : il a su s’adapter aux besoins de chaque génération, accompagné par des rénovations respectueuses en 2001 puis en 2023. À travers lui, c’est toute une philosophie urbaine qui s’exprime : préserver l’ancien, l’intégrer au présent et lui donner une fonction vivante dans la cité.
Franchir le portique, c’est passer d’une époque à une autre, c’est expérimenter le dialogue entre l’élégance classique et l’éclat Art déco, entre la pierre du XVIIIᵉ siècle et le béton sculpté des années 1930. Pour les Bordelais comme pour les visiteurs, il constitue une porte du temps, un seuil où l’histoire et l’architecture s’entrelacent.
En somme, le portique des lumières n’est pas qu’un élément architectural : il est une leçon de patrimoine. Il nous rappelle que les monuments ne sont pas figés, mais qu’ils peuvent être réinventés et réinscrits dans la vie contemporaine. Bordeaux a su, à travers lui, montrer que l’on peut bâtir l’avenir sans effacer le passé.





