Au dĂ©tour dâune rue du centre historique de Bordeaux, les passants lĂšvent souvent la tĂȘte vers la Grosse Cloche, monument familier et pourtant mystĂ©rieux. Avec ses deux tours rondes, son beffroi mĂ©diĂ©val et sa cloche monumentale, il fait partie du dĂ©cor quotidien des Bordelais. Mais peu dâentre eux savent que, tout en haut de son dĂŽme, se trouve une girouette dorĂ©e en forme de lion, hĂ©ritage sĂ©culaire qui raconte bien plus quâun simple dĂ©tail architectural.
Ce lion, perchĂ© Ă plus de 40 mĂštres, est bien plus quâun ornement. Il incarne des siĂšcles de pouvoir politique, de mĂ©moire populaire et dâanecdotes bordelaises. Symbole anglo-gascon au Moyen Ăge, surnom dâune prison redoutĂ©e, repĂšre pour les habitants et les voyageurs, il est aujourdâhui encore le tĂ©moin discret dâune histoire riche et mĂ©connue.
Plongeons ensemble dans ce rĂ©cit, entre histoire rigoureuse et folklore local, pour dĂ©couvrir pourquoi la girouette de la Grosse Cloche mĂ©rite quâon sây arrĂȘte.
La Grosse Cloche et sa girouette dorée : un repÚre historique et politique
La Grosse Cloche est lâun des rares vestiges des fortifications mĂ©diĂ©vales de Bordeaux. ĂdifiĂ©e au XIVá” siĂšcle sur lâemplacement de la Porte Saint-Ăloi, elle marquait lâentrĂ©e dans la ville pour les pĂšlerins en route vers Saint-Jacques de Compostelle. Comme toutes les portes fortifiĂ©es, elle remplissait une fonction dĂ©fensive, mais aussi symbolique : elle incarnait le pouvoir municipal, garant de la sĂ©curitĂ© de la citĂ©.
Son architecture impressionne : deux grandes tours circulaires encadrant un campanile central, culminant Ă prĂšs de 40 mĂštres. En son cĆur, une cloche colossale, aujourdâhui baptisĂ©e Armande-Louise, pĂšse plus de 7 tonnes. Pendant des siĂšcles, elle a rythmĂ© la vie des Bordelais : couvre-feu, annonces officielles, cĂ©lĂ©brations et alarmes en cas dâincendie.
La girouette au lion doré
Tout en haut du dĂŽme, surmontant le campanile, se dresse la girouette : un lion en cuivre dorĂ©, parfois dĂ©crit comme un lĂ©opard. Ce dĂ©tail, que lâon aperçoit difficilement Ă lâĆil nu depuis la rue, possĂšde une forte charge symbolique.
Il fait directement rĂ©fĂ©rence aux armoiries des rois dâAngleterre, qui portaient trois lĂ©opards dâor sur fond rouge. Ă lâĂ©poque, Bordeaux se trouvait sous la domination des PlantagenĂȘts, ducs dâAquitaine et rois dâAngleterre. Cette girouette nâĂ©tait donc pas un simple ornement, mais une affirmation visuelle du pouvoir du rĂ©gent sur la citĂ©.
Au Moyen Ăge, les villes nâĂ©taient pas balisĂ©es comme aujourdâhui. Les voyageurs se guidaient grĂące aux tours, clochers et beffrois. Le lion dorĂ©, scintillant sous la lumiĂšre, Ă©tait ainsi un repĂšre immanquable pour ceux qui approchaient de Bordeaux. Les habitants, quant Ă eux, y voyaient le signe tangible du pouvoir municipal et du destin de leur ville, Ă©troitement liĂ© aux jeux de couronnes entre France et Angleterre.
Le âLion dâOrâ : quand la girouette donne son nom Ă la prison
Si la Grosse Cloche servait de beffroi, elle abritait aussi une prison. DĂšs le XIVá” siĂšcle, les petites cellules sombres accueillaient ceux qui troublaient lâordre public : dĂ©linquants mineurs, contrevenants au couvre-feu, ivrognes ou bagarreurs. On y entrait pour quelques jours ou quelques semaines, rarement plus.
Cette fonction carcĂ©rale a marquĂ© durablement la mĂ©moire des Bordelais. En effet, la prison de la Grosse Cloche nâavait rien dâun lieu dâenfermement anonyme : situĂ©e en plein cĆur de la ville, elle exposait publiquement ceux qui y sĂ©journaient.
LââHĂŽtel du Lion dâOrâ
Câest la girouette au lion dorĂ© qui donna Ă la prison son surnom ironique : âlâHĂŽtel du Lion dâOrâ. Lâexpression est restĂ©e dans le folklore local pour dĂ©signer, avec un humour grinçant, un sĂ©jour forcĂ© derriĂšre les barreaux.
Ainsi, dire quâun voisin âlogeait Ă lâHĂŽtel du Lion dâOrâ revenait Ă dĂ©voiler quâil avait Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ© sous la Grosse Cloche. Cette formule pittoresque illustre le lien direct entre la girouette, symbole de pouvoir, et la rĂ©alitĂ© quotidienne dâune justice municipale sĂ©vĂšre.
La nuance sur la « Bordeaux anglaise »
On entend souvent que Bordeaux Ă©tait une ville « anglaise » au Moyen Ăge. Câest Ă la fois vrai et faux. La notion de nationalitĂ© nâavait pas le sens quâon lui donne aujourdâhui. La ville Ă©tait sous lâautoritĂ© des ducs dâAquitaine, qui Ă©taient aussi rois dâAngleterre : une situation fĂ©odale complexe, hĂ©ritĂ©e de mariages et de successions.
La girouette au lion dorĂ© symbolise donc moins une âoccupation Ă©trangĂšreâ quâune appartenance politique et dynastique. Elle tĂ©moigne des liens Ă©troits entre Bordeaux et les grandes familles rĂ©gnantes dâEurope occidentale.
Aujourdâhui, la Grosse Cloche est lâun des monuments les plus photographiĂ©s de Bordeaux. Sa cloche, Armande-Louise, sonne uniquement lors dâoccasions exceptionnelles : le 1er janvier, le 8 mai, le 14 juillet ou le 11 novembre.
La girouette, quant Ă elle, reste Ă sa place, tĂ©moin silencieux du temps qui passe. Elle rappelle que les dĂ©tails architecturaux sont souvent porteurs dâune mĂ©moire plus vaste que les pierres elles-mĂȘmes. Pour les Bordelais, lever les yeux vers ce lion dorĂ©, câest renouer avec des siĂšcles dâhistoire, entre rigueur fĂ©odale et lĂ©gendes populaires.
