La girouette de la Grosse Cloche : le lion doré qui veille sur Bordeaux

par BORDEAUX CONFIDENTIEL | Sep 20, 2025 | LES SECRETS DE BORDEAUX

Au dĂ©tour d’une rue du centre historique de Bordeaux, les passants lĂšvent souvent la tĂȘte vers la Grosse Cloche, monument familier et pourtant mystĂ©rieux. Avec ses deux tours rondes, son beffroi mĂ©diĂ©val et sa cloche monumentale, il fait partie du dĂ©cor quotidien des Bordelais. Mais peu d’entre eux savent que, tout en haut de son dĂŽme, se trouve une girouette dorĂ©e en forme de lion, hĂ©ritage sĂ©culaire qui raconte bien plus qu’un simple dĂ©tail architectural.

Ce lion, perchĂ© Ă  plus de 40 mĂštres, est bien plus qu’un ornement. Il incarne des siĂšcles de pouvoir politique, de mĂ©moire populaire et d’anecdotes bordelaises. Symbole anglo-gascon au Moyen Âge, surnom d’une prison redoutĂ©e, repĂšre pour les habitants et les voyageurs, il est aujourd’hui encore le tĂ©moin discret d’une histoire riche et mĂ©connue.

Plongeons ensemble dans ce rĂ©cit, entre histoire rigoureuse et folklore local, pour dĂ©couvrir pourquoi la girouette de la Grosse Cloche mĂ©rite qu’on s’y arrĂȘte.

La Grosse Cloche et sa girouette dorée : un repÚre historique et politique

La Grosse Cloche est l’un des rares vestiges des fortifications mĂ©diĂ©vales de Bordeaux. ÉdifiĂ©e au XIVᔉ siĂšcle sur l’emplacement de la Porte Saint-Éloi, elle marquait l’entrĂ©e dans la ville pour les pĂšlerins en route vers Saint-Jacques de Compostelle. Comme toutes les portes fortifiĂ©es, elle remplissait une fonction dĂ©fensive, mais aussi symbolique : elle incarnait le pouvoir municipal, garant de la sĂ©curitĂ© de la citĂ©.

Son architecture impressionne : deux grandes tours circulaires encadrant un campanile central, culminant Ă  prĂšs de 40 mĂštres. En son cƓur, une cloche colossale, aujourd’hui baptisĂ©e Armande-Louise, pĂšse plus de 7 tonnes. Pendant des siĂšcles, elle a rythmĂ© la vie des Bordelais : couvre-feu, annonces officielles, cĂ©lĂ©brations et alarmes en cas d’incendie.

La girouette au lion doré

Tout en haut du dĂŽme, surmontant le campanile, se dresse la girouette : un lion en cuivre dorĂ©, parfois dĂ©crit comme un lĂ©opard. Ce dĂ©tail, que l’on aperçoit difficilement Ă  l’Ɠil nu depuis la rue, possĂšde une forte charge symbolique.

Il fait directement rĂ©fĂ©rence aux armoiries des rois d’Angleterre, qui portaient trois lĂ©opards d’or sur fond rouge. À l’époque, Bordeaux se trouvait sous la domination des PlantagenĂȘts, ducs d’Aquitaine et rois d’Angleterre. Cette girouette n’était donc pas un simple ornement, mais une affirmation visuelle du pouvoir du rĂ©gent sur la citĂ©.

Au Moyen Âge, les villes n’étaient pas balisĂ©es comme aujourd’hui. Les voyageurs se guidaient grĂące aux tours, clochers et beffrois. Le lion dorĂ©, scintillant sous la lumiĂšre, Ă©tait ainsi un repĂšre immanquable pour ceux qui approchaient de Bordeaux. Les habitants, quant Ă  eux, y voyaient le signe tangible du pouvoir municipal et du destin de leur ville, Ă©troitement liĂ© aux jeux de couronnes entre France et Angleterre.

Le “Lion d’Or” : quand la girouette donne son nom à la prison

Si la Grosse Cloche servait de beffroi, elle abritait aussi une prison. DĂšs le XIVᔉ siĂšcle, les petites cellules sombres accueillaient ceux qui troublaient l’ordre public : dĂ©linquants mineurs, contrevenants au couvre-feu, ivrognes ou bagarreurs. On y entrait pour quelques jours ou quelques semaines, rarement plus.

Cette fonction carcĂ©rale a marquĂ© durablement la mĂ©moire des Bordelais. En effet, la prison de la Grosse Cloche n’avait rien d’un lieu d’enfermement anonyme : situĂ©e en plein cƓur de la ville, elle exposait publiquement ceux qui y sĂ©journaient.

L’“Hîtel du Lion d’Or”

C’est la girouette au lion dorĂ© qui donna Ă  la prison son surnom ironique : “l’HĂŽtel du Lion d’Or”. L’expression est restĂ©e dans le folklore local pour dĂ©signer, avec un humour grinçant, un sĂ©jour forcĂ© derriĂšre les barreaux.

Ainsi, dire qu’un voisin “logeait Ă  l’HĂŽtel du Lion d’Or” revenait Ă  dĂ©voiler qu’il avait Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ© sous la Grosse Cloche. Cette formule pittoresque illustre le lien direct entre la girouette, symbole de pouvoir, et la rĂ©alitĂ© quotidienne d’une justice municipale sĂ©vĂšre.

La nuance sur la « Bordeaux anglaise »

On entend souvent que Bordeaux Ă©tait une ville « anglaise » au Moyen Âge. C’est Ă  la fois vrai et faux. La notion de nationalitĂ© n’avait pas le sens qu’on lui donne aujourd’hui. La ville Ă©tait sous l’autoritĂ© des ducs d’Aquitaine, qui Ă©taient aussi rois d’Angleterre : une situation fĂ©odale complexe, hĂ©ritĂ©e de mariages et de successions.

La girouette au lion dorĂ© symbolise donc moins une “occupation Ă©trangĂšre” qu’une appartenance politique et dynastique. Elle tĂ©moigne des liens Ă©troits entre Bordeaux et les grandes familles rĂ©gnantes d’Europe occidentale.

Aujourd’hui, la Grosse Cloche est l’un des monuments les plus photographiĂ©s de Bordeaux. Sa cloche, Armande-Louise, sonne uniquement lors d’occasions exceptionnelles : le 1er janvier, le 8 mai, le 14 juillet ou le 11 novembre.

La girouette, quant Ă  elle, reste Ă  sa place, tĂ©moin silencieux du temps qui passe. Elle rappelle que les dĂ©tails architecturaux sont souvent porteurs d’une mĂ©moire plus vaste que les pierres elles-mĂȘmes. Pour les Bordelais, lever les yeux vers ce lion dorĂ©, c’est renouer avec des siĂšcles d’histoire, entre rigueur fĂ©odale et lĂ©gendes populaires.