BORDEAUX CONFIDENTIEL

Église Notre-Dame de Bordeaux : entre foi, pierre et musique

LES INCONTOURNABLES

Au cœur de Bordeaux, sur la paisible place du Chapelet, s’élève une façade lumineuse qui semble défier le temps. Derrière ses colonnes et ses volutes, l’église Notre-Dame de Bordeaux raconte près de quatre siècles d’histoire religieuse, artistique et urbaine. Son histoire commence avec les Dominicains, installés à Bordeaux dès le XIIIᵉ siècle. Leur premier couvent, situé près du Château Trompette, est rasé sur ordre de Louis XIV en 1675, après la révolte des Bordelais contre la gabelle. Le roi veut y renforcer les fortifications. Les religieux doivent alors trouver refuge ailleurs : ils acquièrent un terrain à proximité, dans le quartier actuel du Chapelet. Là s’élèvera bientôt une nouvelle église — d’abord appelée Saint-Dominique — et un couvent doté de deux cloîtres, dont l’un subsiste encore aujourd’hui : la Cour Mably. La construction commence en 1684 sous la direction de Pierre Duplessy-Michel, architecte du roi. À sa mort, c’est Mathieu Labat et le frère Jean Fontaine qui poursuivent les travaux, achevés en 1707. L’édifice surprend alors par son orientation inhabituelle vers l’est, choix dicté par la configuration du quartier, mais aussi par une volonté d’ouverture visuelle vers le centre de la ville. Sous le règne de Louis XIV, Bordeaux connaît une profonde transformation urbaine : façades ordonnancées, églises monumentales, espaces publics harmonisés. Dans ce contexte, Saint-Dominique devient une vitrine du renouveau spirituel et artistique voulu par les ordres religieux. En 1802, après la Révolution et le Concordat, elle prend son nom définitif : Notre-Dame.

Un joyau baroque à la bordelaise

L’église Notre-Dame est un rare exemple d’architecture baroque jésuite dans le Sud-Ouest, directement inspirée de l’église du Gesù à Rome. Elle en reprend le plan longitudinal, la nef unique et le jeu de volumes équilibrés, adaptés au culte et à la prédication.

Sa façade spectaculaire en pierre blonde de Bordeaux, sculptée par Pierre et Jean Berquin, est un manifeste du style baroque : reliefs expressifs, colonnes superposées, frontons brisés et figures allégoriques. On y voit notamment la Vierge remettant le rosaire à Saint Dominique, entourée d’angelots et de docteurs de l’Église ajoutés au XIXᵉ siècle. L’ensemble fait écho au chapelet, dévotion populaire dominicaine qui donnera son nom à la place. L’intérieur, sobre et lumineux, offre un contraste saisissant avec la richesse de la façade. Les voûtes en plein cintre, la pierre claire et les chapelles latérales invitent à la contemplation. Le regard est irrésistiblement attiré par le grand orgue installé au-dessus du portail. Ce buffet, réalisé par le frère Durel au XVIIIᵉ siècle, abrite un instrument monumental construit par Godefroy Schmidt en 1785 : 4 238 tuyaux, quatre claviers, 53 jeux, un chef-d’œuvre de facture germanique adapté à la sensibilité bordelaise.

Classée Monument historique dès 1908, l’église subit un grave effondrement de voûte au début des années 1980. Les restaurations entreprises par les Monuments historiques redonnent alors à la pierre sa teinte dorée et à l’orgue toute sa puissance sonore. Depuis, Notre-Dame a retrouvé son acoustique exceptionnelle, saluée par les musiciens du monde entier.

Parmi les curiosités à ne pas manquer :

  • Le discret passage vers la Cour Mably, vestige du cloître dominicain, aujourd’hui espace d’exposition.
  • Le médaillon central de la façade représentant Saint Dominique recevant le rosaire, un symbole fort du renouveau catholique après les guerres de Religion.
  • Les quatre statues des docteurs de l’Église (Saint Augustin, Saint Jérôme, Saint Ambroise, Saint Grégoire le Grand).

Une église vivante : musique, cinéma et mémoire

L’église Notre-Dame n’est pas un musée : c’est un lieu vibrant, habité, où la foi dialogue avec la culture. Grâce à son acoustique exceptionnelle, elle accueille chaque année de nombreux concerts de musique classique, d’orgue ou de chorales. Les musiciens louent l’harmonie parfaite entre pierre et son — un héritage direct de l’architecture baroque, pensée pour magnifier la parole et la musique. Le lieu a aussi séduit le cinéma : la place du Chapelet, avec ses pavés, ses façades du XVIIIᵉ siècle et sa perspective intime, a servi de décor à plusieurs films d’époque. En 2025, elle a été choisie pour le tournage de « Les Misérables » de Fred Cavayé, adaptation du roman de Victor Hugo, mobilisant plus de 200 figurants et reconstituant le Bordeaux du XIXᵉ siècle. Mais Notre-Dame, c’est aussi une mémoire : celle de Francisco de Goya, dont les funérailles y furent célébrées en avril 1828 avant le transfert de ses restes à Madrid. Peu de visiteurs savent que le peintre espagnol repose d’abord ici, au cœur d’une ville qu’il aimait pour sa lumière et sa douceur de vivre.

Aujourd’hui encore, l’église s’impose comme un repère spirituel et artistique. Elle continue d’attirer les Bordelais curieux de patrimoine, les mélomanes et les voyageurs fascinés par cette alliance rare entre grâce architecturale et vie urbaine. De jour, la lumière glisse sur sa façade dorée ; de nuit, l’église s’illumine doucement, rappelant qu’à Bordeaux, le sacré et le beau marchent souvent ensemble.

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