Bordeaux et le vĂ©lo dans les annĂ©es 60 | Bordeaux c’était mieux avant ?

par BORDEAUX CONFIDENTIEL | Mai 9, 2026 | BORDEAUX AVANT

Il y a soixante ans, le décor sonore des rues bordelaises changeait. Le cliquetis des chaßnes et le grincement des sonnettes laissaient place au ronronnement des moteurs. Dans la France des Trente Glorieuses, la voiture devenait reine, et Bordeaux, comme tout le pays, tournait peu à peu le dos à la bicyclette utilitaire. Pourtant, en parallÚle, la ville restait l'une des capitales sportives du vélo, point de départ de courses légendaires et étape vibrante du Tour de France. Récit d'une décennie paradoxale.

Le vélo en déclin dans la France des sixties

Les chiffres racontent un paradoxe saisissant. En 1969, la France comptait encore 9,2 millions de bicyclettes, un parc considérable. Mais leur usage, lui, s'effondrait. DÚs 1959, le vélo ne représentait plus que 9 % des déplacements domicile-travail, contre une part massive dans les années 30 et 40. La pente était glissante, et elle ne cesserait de s'accentuer.

Les annĂ©es 60, c'est prĂ©cisĂ©ment ce moment de bascule oĂč la France abandonne le vĂ©lo utilitaire pour embrasser l'automobile. Les ouvriers et employĂ©s qui pĂ©dalaient jadis jusqu'Ă  l'usine ou au bureau dĂ©laissent leur bicyclette pour la 2CV, la Renault 4 ou la Dauphine. Un vĂ©lo coĂ»tait alors environ 250 francs pour 6 francs de salaire horaire moyen, soit 42 heures de travail. C'Ă©tait accessible. Mais l'auto fascinait davantage : elle incarnait le progrĂšs, le confort, l'ascension sociale.

Bordeaux se restructure autour de la voiture

À Bordeaux, le mouvement est le mĂȘme. La ville se reconfigure pour l'automobile : on Ă©largit les rues, on multiplie les parkings, on bĂ©tonne. Cette mutation, qui s'opĂšre dans la dĂ©cennie, façonnera durablement le visage urbain. En 1989, un bilan parlera de Bordeaux comme « une ville pesante » oĂč les habitants se cachaient derriĂšre leurs voitures. Le diagnostic Ă©tait sĂ©vĂšre, mais il dĂ©crivait un hĂ©ritage direct des annĂ©es 60.

Un Ă©vĂ©nement rĂ©sume Ă  lui seul l'esprit de l'Ă©poque : en 1962, le transport de voyageurs sur la ligne de chemin de fer Bordeaux-Lacanau est dĂ©finitivement arrĂȘtĂ©. Cette ligne, jadis trĂšs frĂ©quentĂ©e par les Bordelais qui filaient vers la cĂŽte le dimanche, est sacrifiĂ©e au profit du rĂ©seau routier. On bĂ©tonnait les rails pour faire place aux voitures. Ironie de l'histoire : cette ancienne voie ferrĂ©e deviendra bien plus tard l'une des pistes cyclables les plus apprĂ©ciĂ©es de la mĂ©tropole.

Une grande tradition cycliste qui résiste

Dans ce contexte de déclin utilitaire, Bordeaux conservait pourtant une stature de premier plan dans le cyclisme sportif. La ville était le point de départ de plusieurs courses mythiques.

Bordeaux-Paris, la doyenne

Créée en 1891, Bordeaux-Paris est l'une des plus vieilles Ă©preuves du monde. Encore trĂšs vivante dans les annĂ©es 60, elle continuait de fasciner par sa distance hors normes. En 1964, Michel NĂ©dĂ©lec (Ă©quipe Peugeot-BP-Gitane) la remporte en 14 h 28. Mais c'est en 1965 que survient l'exploit le plus retentissant de la dĂ©cennie : Jacques Anquetil enchaĂźne, en 24 heures, la victoire au CritĂ©rium du DauphinĂ© LibĂ©rĂ© le samedi, prend l'avion pour Bordeaux le soir-mĂȘme, enfourche son vĂ©lo Ă  2 h 30 du matin et gagne Bordeaux-Paris le lendemain. Cet exploit lui vaudra enfin la popularitĂ© du grand public, qu'il avait toujours peinĂ© Ă  conquĂ©rir.

Bordeaux-Arcachon et Bordeaux-Périgueux

Bordeaux-Arcachon, classique régionale, était la plus ancienne, la plus courte et la plus rapide du Sud-Ouest. Ses éditions des années 60 alimentaient toujours la passion populaire, drainant des foules sur les routes des Landes. Bordeaux-Périgueux, autre rendez-vous régional bien vivant à l'époque, voyait s'affronter en 1965 plusieurs coureurs du cru qui faisaient la fierté des supporters locaux.

Le Tour de France Ă  Bordeaux : la ferveur des grands jours

Bordeaux Ă©tait rĂ©guliĂšrement ville-Ă©tape du Tour de France, et chaque passage Ă©tait un Ă©vĂ©nement. Les Bordelais se massaient en nombre sur les routes pour acclamer les coureurs, drapeaux Ă  la main, transistors collĂ©s Ă  l'oreille. Cette ferveur populaire incarnait la dimension festive et identitaire que le vĂ©lo conservait dans la ville, mĂȘme si on ne le pratiquait plus autant au quotidien. Le contraste Ă©tait saisissant : on dĂ©sertait sa bicyclette du lundi au vendredi, mais on saluait les champions comme des hĂ©ros.

Le vélo cargo : une culture qui s'efface

Avant et pendant les années 60, le vélo-cargo faisait encore partie du décor bordelais. Boulangers, livreurs de glace, charcutiers, fleuristes : nombre d'artisans et de commerçants utilisaient ces bicyclettes capables de transporter jusqu'à 80 kg de marchandises pour livrer leurs clients dans les rues étroites du centre. Mais avec l'industrialisation et la démocratisation des camionnettes à moteur (la 2CV fourgonnette, l'Estafette Renault), ce mode de transport professionnel s'efface progressivement. Les triporteurs disparaissent un à un des trottoirs.

Bordeaux, berceau oublié de la bicyclette moderne

Peu de Bordelais le savent, mais leur ville possĂšde une tradition cycliste profondĂ©ment enracinĂ©e. Georges Juzan, mĂ©canicien bordelais, est crĂ©ditĂ© de l'invention de la premiĂšre bicyclette moderne Ă  la fin du XIXᔉ siĂšcle. Cette histoire locale donnait au vĂ©lo une dimension identitaire forte, presque patrimoniale. Dans les annĂ©es 60, des marques françaises emblĂ©matiques (Peugeot, Gitane, Mercier) peuplaient encore les garages des maisons bordelaises, suspendues Ă  un crochet, prĂȘtes Ă  servir. Mais elles servaient de moins en moins. L'automobile prenait leur place dans les esprits autant que dans les rues.

Pas de pistes cyclables : la rue Ă  la voiture

Dans la Bordeaux des annĂ©es 60, les amĂ©nagements cyclables Ă©taient pour ainsi dire inexistants. Pas de pistes dĂ©diĂ©es, pas de bandes peintes au sol, pas de stationnement vĂ©lo organisĂ©. Les cyclistes partageaient simplement la chaussĂ©e avec les automobilistes, au milieu d'un trafic de plus en plus dense. La rue appartenait Ă  la voiture, point. Il faudra attendre des dĂ©cennies pour voir Bordeaux opĂ©rer son virage cyclable : la mĂ©tropole ne rejoindra le top mondial des villes cyclables (5ᔉ au Copenhagenize Index) qu'en 2013.

Une décennie charniÚre, un héritage à double tranchant

Les annĂ©es 60 bordelaises laissent une trace contradictoire dans la mĂ©moire de la ville. D'un cĂŽtĂ©, elles ont scellĂ© le rĂšgne de l'automobile et façonnĂ© des dĂ©cennies d'urbanisme tournĂ© vers la voiture. De l'autre, elles ont vu vibrer une derniĂšre fois la culture populaire du vĂ©lo : exploits d'Anquetil, ferveur du Tour, tradition de Bordeaux-Paris, derniers triporteurs des artisans. Une Ă©poque oĂč la bicyclette Ă©tait Ă  la fois en train de disparaĂźtre du quotidien et de s'inscrire Ă  jamais dans la lĂ©gende sportive de la citĂ©. Soixante ans plus tard, Bordeaux a renouĂ© avec le vĂ©lo, comme si la ville avait fini par retrouver une part d'elle-mĂȘme qu'elle avait laissĂ©e filer dans les sixties.