BORDEAUX CONFIDENTIEL

Bordeaux et le vélo dans les années 60 | Bordeaux c’était mieux avant ?

BORDEAUX AVANT

Il y a soixante ans, le décor sonore des rues bordelaises changeait. Le cliquetis des chaînes et le grincement des sonnettes laissaient place au ronronnement des moteurs. Dans la France des Trente Glorieuses, la voiture devenait reine, et Bordeaux, comme tout le pays, tournait peu à peu le dos à la bicyclette utilitaire. Pourtant, en parallèle, la ville restait l'une des capitales sportives du vélo, point de départ de courses légendaires et étape vibrante du Tour de France. Récit d'une décennie paradoxale.

Le vélo en déclin dans la France des sixties

Les chiffres racontent un paradoxe saisissant. En 1969, la France comptait encore 9,2 millions de bicyclettes, un parc considérable. Mais leur usage, lui, s'effondrait. Dès 1959, le vélo ne représentait plus que 9 % des déplacements domicile-travail, contre une part massive dans les années 30 et 40. La pente était glissante, et elle ne cesserait de s'accentuer.

Les années 60, c'est précisément ce moment de bascule où la France abandonne le vélo utilitaire pour embrasser l'automobile. Les ouvriers et employés qui pédalaient jadis jusqu'à l'usine ou au bureau délaissent leur bicyclette pour la 2CV, la Renault 4 ou la Dauphine. Un vélo coûtait alors environ 250 francs pour 6 francs de salaire horaire moyen, soit 42 heures de travail. C'était accessible. Mais l'auto fascinait davantage : elle incarnait le progrès, le confort, l'ascension sociale.

Bordeaux se restructure autour de la voiture

À Bordeaux, le mouvement est le même. La ville se reconfigure pour l'automobile : on élargit les rues, on multiplie les parkings, on bétonne. Cette mutation, qui s'opère dans la décennie, façonnera durablement le visage urbain. En 1989, un bilan parlera de Bordeaux comme « une ville pesante » où les habitants se cachaient derrière leurs voitures. Le diagnostic était sévère, mais il décrivait un héritage direct des années 60.

Un événement résume à lui seul l'esprit de l'époque : en 1962, le transport de voyageurs sur la ligne de chemin de fer Bordeaux-Lacanau est définitivement arrêté. Cette ligne, jadis très fréquentée par les Bordelais qui filaient vers la côte le dimanche, est sacrifiée au profit du réseau routier. On bétonnait les rails pour faire place aux voitures. Ironie de l'histoire : cette ancienne voie ferrée deviendra bien plus tard l'une des pistes cyclables les plus appréciées de la métropole.

Une grande tradition cycliste qui résiste

Dans ce contexte de déclin utilitaire, Bordeaux conservait pourtant une stature de premier plan dans le cyclisme sportif. La ville était le point de départ de plusieurs courses mythiques.

Bordeaux-Paris, la doyenne

Créée en 1891, Bordeaux-Paris est l'une des plus vieilles épreuves du monde. Encore très vivante dans les années 60, elle continuait de fasciner par sa distance hors normes. En 1964, Michel Nédélec (équipe Peugeot-BP-Gitane) la remporte en 14 h 28. Mais c'est en 1965 que survient l'exploit le plus retentissant de la décennie : Jacques Anquetil enchaîne, en 24 heures, la victoire au Critérium du Dauphiné Libéré le samedi, prend l'avion pour Bordeaux le soir-même, enfourche son vélo à 2 h 30 du matin et gagne Bordeaux-Paris le lendemain. Cet exploit lui vaudra enfin la popularité du grand public, qu'il avait toujours peiné à conquérir.

Bordeaux-Arcachon et Bordeaux-Périgueux

Bordeaux-Arcachon, classique régionale, était la plus ancienne, la plus courte et la plus rapide du Sud-Ouest. Ses éditions des années 60 alimentaient toujours la passion populaire, drainant des foules sur les routes des Landes. Bordeaux-Périgueux, autre rendez-vous régional bien vivant à l'époque, voyait s'affronter en 1965 plusieurs coureurs du cru qui faisaient la fierté des supporters locaux.

Le Tour de France à Bordeaux : la ferveur des grands jours

Bordeaux était régulièrement ville-étape du Tour de France, et chaque passage était un événement. Les Bordelais se massaient en nombre sur les routes pour acclamer les coureurs, drapeaux à la main, transistors collés à l'oreille. Cette ferveur populaire incarnait la dimension festive et identitaire que le vélo conservait dans la ville, même si on ne le pratiquait plus autant au quotidien. Le contraste était saisissant : on désertait sa bicyclette du lundi au vendredi, mais on saluait les champions comme des héros.

Le vélo cargo : une culture qui s'efface

Avant et pendant les années 60, le vélo-cargo faisait encore partie du décor bordelais. Boulangers, livreurs de glace, charcutiers, fleuristes : nombre d'artisans et de commerçants utilisaient ces bicyclettes capables de transporter jusqu'à 80 kg de marchandises pour livrer leurs clients dans les rues étroites du centre. Mais avec l'industrialisation et la démocratisation des camionnettes à moteur (la 2CV fourgonnette, l'Estafette Renault), ce mode de transport professionnel s'efface progressivement. Les triporteurs disparaissent un à un des trottoirs.

Bordeaux, berceau oublié de la bicyclette moderne

Peu de Bordelais le savent, mais leur ville possède une tradition cycliste profondément enracinée. Georges Juzan, mécanicien bordelais, est crédité de l'invention de la première bicyclette moderne à la fin du XIXᵉ siècle. Cette histoire locale donnait au vélo une dimension identitaire forte, presque patrimoniale. Dans les années 60, des marques françaises emblématiques (Peugeot, Gitane, Mercier) peuplaient encore les garages des maisons bordelaises, suspendues à un crochet, prêtes à servir. Mais elles servaient de moins en moins. L'automobile prenait leur place dans les esprits autant que dans les rues.

Pas de pistes cyclables : la rue à la voiture

Dans la Bordeaux des années 60, les aménagements cyclables étaient pour ainsi dire inexistants. Pas de pistes dédiées, pas de bandes peintes au sol, pas de stationnement vélo organisé. Les cyclistes partageaient simplement la chaussée avec les automobilistes, au milieu d'un trafic de plus en plus dense. La rue appartenait à la voiture, point. Il faudra attendre des décennies pour voir Bordeaux opérer son virage cyclable : la métropole ne rejoindra le top mondial des villes cyclables (5ᵉ au Copenhagenize Index) qu'en 2013.

Une décennie charnière, un héritage à double tranchant

Les années 60 bordelaises laissent une trace contradictoire dans la mémoire de la ville. D'un côté, elles ont scellé le règne de l'automobile et façonné des décennies d'urbanisme tourné vers la voiture. De l'autre, elles ont vu vibrer une dernière fois la culture populaire du vélo : exploits d'Anquetil, ferveur du Tour, tradition de Bordeaux-Paris, derniers triporteurs des artisans. Une époque où la bicyclette était à la fois en train de disparaître du quotidien et de s'inscrire à jamais dans la légende sportive de la cité. Soixante ans plus tard, Bordeaux a renoué avec le vélo, comme si la ville avait fini par retrouver une part d'elle-même qu'elle avait laissée filer dans les sixties.

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