BORDEAUX CONFIDENTIEL

Le souterrain secret du Palais Rohan : la rumeur qui relie la mairie à la cathédrale Saint-André

LES SECRETS DE BORDEAUX

Tu passes devant tous les jours, tu lèves parfois les yeux vers son horloge, tu traverses peut-être même sa cour d'honneur lors des Journées du Patrimoine… Le Palais Rohan, notre hôtel de ville depuis près de deux siècles, est l'un des monuments les plus photographiés de Bordeaux. Mais ce que tu ignores probablement, c'est que sous ses pavés, sous ses caves voûtées et sous la pierre blonde de sa façade, dort une histoire que peu de Bordelais connaissent : celle d'un souterrain secret qui relierait la mairie à la cathédrale Saint-André, à quelques dizaines de mètres de là.

Passage d'évasion ? Galerie de service entre l'archevêque et sa cathédrale ? Simple légende urbaine entretenue par les élus successifs ? On a tiré le fil, et l'histoire est bien plus savoureuse qu'il n'y paraît.

Un palais d'archevêque devenu hôtel de ville : 250 ans d'intrigues

Pour comprendre ce mystère, il faut d'abord remonter le temps. Le Palais Rohan n'a pas toujours été la mairie. Loin de là. À l'origine, il est commandé en 1771 par Monseigneur Ferdinand-Maximilien-Mériadec de Rohan-Guéméné, archevêque de Bordeaux fraîchement nommé et issu de l'une des plus puissantes familles aristocratiques de France. Le bonhomme n'a pas froid aux yeux : il veut une résidence digne de son rang, et il va y mettre les moyens.

Les travaux s'étalent de 1771 à 1784, confiés d'abord à l'architecte Joseph Étienne puis achevés par Richard-François Bonfin. Coût total : plus de 2 millions de livres, soit l'équivalent d'environ 22 millions d'euros actuels. Un chantier pharaonique pour une résidence épiscopale, à quelques pas seulement de la cathédrale Saint-André, dont l'archevêque est évidemment le maître des lieux.

Et c'est là que l'histoire devient passionnante. Car entre le palais et la cathédrale, il n'y a que quelques dizaines de mètres à parcourir… à l'air libre. Or à la fin du XVIIIᵉ siècle, l'air libre, ce n'est pas toujours ce qu'il y a de plus sûr pour un prélat de haute noblesse.

Puis vient la Révolution, et le palais change de mains à un rythme effréné :

  • 1791 : le palais devient le siège du tribunal révolutionnaire et du conseil général du département.
  • 1800 : il héberge l'administration préfectorale sous le préfet Antoine Claire Thibaudeau.
  • 1808 : Napoléon Iᵉʳ en fait son palais impérial lors de ses passages à Bordeaux.
  • 1815 : Louis XVIII l'utilise comme palais royal après la Restauration.
  • 1836 : le maire Joseph-Thomas Brun y installe définitivement la mairie de Bordeaux.

Un détail qui a son importance pour la suite : le 13 juin 1862, un terrible incendie ravage une partie du bâtiment. Les archives municipales partent en fumée, et avec elles, peut-être, les plans précis d'éventuels passages souterrains construits sous l'Ancien Régime. Pratique, pour une légende.

Le fameux passage vers Saint-André : entre témoignages, renovations et zones d'ombre

Venons-en au cœur du mystère. Selon plusieurs témoignages recueillis au fil des décennies, un passage souterrain relierait bel et bien le Palais Rohan à la cathédrale Saint-André. Sa fonction supposée ? Offrir à l'archevêque un itinéraire discret et protégé pour se rendre à sa cathédrale, et plus sérieusement, servir de passage d'évasion en cas d'attaque. À une époque où les émeutes populaires et les tensions religieuses n'étaient pas de vaines menaces, l'idée n'a rien de farfelu.

Le problème, c'est qu'aujourd'hui, ce tunnel est condamné. Les rares personnes à avoir pu apercevoir ses vestiges sont essentiellement des agents municipaux et des ouvriers intervenus lors de travaux de rénovation. Les récits qui circulent parlent :

  • d'une galerie voûtée en pierre, assez étroite, partant des sous-sols de l'aile nord du palais,
  • de sections murées par précaution au fil des siècles,
  • de portions qui n'auraient jamais été explorées intégralement, même par les services techniques de la Ville.

Aujourd'hui, la mairie confirme l'existence d'un réseau de souterrains sous le Palais Rohan, mais refuse catégoriquement d'en ouvrir l'accès au public, officiellement pour des raisons de sécurité. Stabilité des voûtes, risques d'éboulement, mais aussi (chuchote-t-on) enjeux de sûreté pour un bâtiment qui reste, avant tout, le siège du pouvoir municipal.

Alors, mythe ou réalité ? Disons que c'est un peu des deux. Le souterrain existe, c'est quasi certain. Sa configuration exacte, son tracé jusqu'à Saint-André, son état réel aujourd'hui : tout cela relève encore du domaine de l'hypothèse et du récit oral. Les archives détruites en 1862 n'ont pas aidé, et la Ville ne semble pas pressée de commander une étude archéologique officielle qui trancherait la question.

Ce qui est sûr, c'est que Bordeaux n'en est pas à son premier réseau souterrain mystérieux : entre les carrières de Frontenac, la crypte Saint-Seurin, les anciens égouts médiévaux et les caves à vin historiques du centre, la ville cache sous ses pavés un véritable second Bordeaux, silencieux et oublié. Le souterrain du Palais Rohan en est sans doute le chapitre le plus emblématique… parce que le plus inaccessible.

La prochaine fois que tu traverseras la place Pey-Berland, entre l'hôtel de ville et la cathédrale, regarde un peu différemment le pavé sous tes pieds. Quelques mètres plus bas, une galerie de pierre attend peut-être depuis 250 ans que quelqu'un vienne percer son dernier secret.

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